La Shoah, entre histoire et mémoire

conferenza di Georges Bensoussan, 8 luglio 2007, Mémorial de la Shoah Paris

(testo raccolto da Laura Fontana)

La Shoah est un objet politique, un objet d’histoire. Shoah est un mot hébreu qui s’est imposé très tôt en Israël, puisqu’en 1951 une loi d’Etat a fixé ce mot; à cette époque là, dans le monde occidental on ne parlait pas de Shoah.

Qu’est-ce que la Shoah? C’est la destruction d’environ 6 millions de juifs européens assassinés dans un silence quasi complet, d’abord de l’Europe bien sûr, mais quasi complet du monde alors que l’information était très répandue et fiable dès le mois d’août 1941. On aura l’occasion cette semaine de revenir encore sur cette question de l’information.

La décision, comme le disait Himmler dans son discours aux officiers SS en octobre 1943 (Discours du Reichführer-SS Himmler devant des officiers supérieurs SS à Poznan, les 4 et 6 octobre 1943): “Il a fallu prendre la grave décision de faire disparaître ce peuple de la terre. » (6 octobre 1943). Cette décision d’éliminer un peuple de la face de la terre est unique à ce jour, cela ne veut pas dire que ce génocide est unique. Il y a eu des génocides avant et des génocides après. Cette notion est très importante à faire passer dans un enseignement de la Shoah, toutefois il faut expliquer cette unicité.

Cette décision est aussi l’héritage d’une longue histoire européenne et pas seulement d’une longue histoire allemande. Ce n’est pas seulement l’histoire d’un siècle ou du nazisme. Lorsque le nazisme arrive au pouvoir en Allemagne en 1933 les choses sont déjà jouées, non pas dans la décision du génocide, mais les choses sont jouées sur le plan culturel.

Je prendrai seulement un exemple: quant au XIVe siècle, les juifs sont définis comme “agents de Satan”, il y a une diabolisation des juifs qui se diffuse en Europe. Comment cette image aurait pu ne pas laisser de traces dans l’histoire européenne, jusqu’au XXe siècle, malgré la sécularisation, malgré le processus de laïcisation?

Nous avons eu à faire dans l’histoire européenne sur le long terme, à une longue paranoïa antijuive. Quel a été le rôle de cette paranoïa dans la décision génocidaire?

La Shoah a commencé par des massacres de juifs de Pologne dès 1939. La grande erreur c’est de croire que les massacres commencent en 1941. Il y a déjà dès l’automne 1939 une extrême violence de la Wehrmacht et des Einsatzgruppen. Ces groupes ont été constitués pour l’Autriche en 1938, suite à l’Anschluss, puis on les retrouve en 1939 en Pologne, où ils entrent en action contre les élites polonaises et une partie de la population juive.

L’ extrême violence ne commence pas avec l’Opération Barbarossa, mais elle est déjà là en 1939. Il y a des massacres importants, mais il ne s’agit pas des massacres systématiques qui ne commencent qu’à partir de juin  (22-23 juin) 1941.

S’enclenche un processus génocidaire, en plusieurs phases: il y a eu un massacre qui a été décidé dès le mois de mars 1941 par les Einsatzgruppen. Il est effectif à partir des 22 et 23 juin 1941: sont tués les juifs soviétiques, hommes, de plus de 15 ans. A partir de la deuxième quinzaine du mois d’août 1941, ça bascule en décision génocidaire de tous les juifs soviétiques, y compris des femmes et des enfants.

A partir de l’automne 1941 et probablement entre le 25 octobre et le 10 novembre, (aujourd’hui les recherches nous permettent de proposer une datation assez précise, même s’il faut tenir compte qu’il n’y a jamais d’ordre écrit dans un génocide), on bascule dans la décision génocidaire de tous les juifs de l’Europe et également, si les nazis en avaient eu la possibilité, des juifs du monde entier.

A partir de la décision génocidaire, ce qui est frappant c’est l’ extrême rapidité du processus. La moitié des victimes de la Shoah, donc 3 millions de personnes, sont tuées en une seule année, l’année 1942. C’est l’épicentre du massacre.

Un autre point doit être souligné: la majorité des victimes de la Shoah n’ont pas été tuées dans un camp de concentration et n’y sont jamais entrées. Elles ont été assassinées dans les centres de mise à mort en Pologne (Chelmno, Treblinka, Sobibor, Belzec, qui n’étaient pas des vrais camps), ou elles ont été tuées par balles par les Einsatzgruppen ou dans les ghettos. Cette idée selon laquelle la Shoah s’identifie au camp de concentration est une idée totalement erronée.

Le bilan des Einsatzgruppen est de l’ordre de 2 millions de personnes assassinées. Ce bilan a été longtemps sousestimé.

En quoi la Shoah est-elle un fait d’histoire? En quoi nous intérroge-t-elle encore aujourd’hui? Pourquoi la Shoah pose des questions politiques, des questions ouvertes?

La Shoah est un événement particulièrement difficile à penser; comme tout génocide d’ailleurs car ceci est vrai pour les Arméniens, comme pour les Tutsi. Dans la mesure où c’est un événement difficile à penser, nous avons tendance à nous rapprocher de systèmes de pensée obsolètes, de systèmes de pensée rassurants.Nous avons tendance à nous rassurer en pensant que la Shoah c’est du déjà vu dans l’histoire. Il y a eu d’autres génocides avant la Shoah, sauf qu’ici il y a autre chose et nous nous efforcerons de démontrer ce qui fait de la Shoah un génocide autre.

Pour aborder la Shoah il faut accepter de penser autrement, accepter d’abandonner les chemins rassurants, car cet événement bouleverse les catégories habituelles de l’’entendement.

(Penser c’est se déprendre du connu, Michel Foucault)

La Shoah est un événement profondement anxiogène. Il est difficile de regarder cet événement en face et de l’étudier pendant des mois, des années, sans être envahi par des bouffés d’angoisse. Nous avons tendance à nous protéger de l’angoisse, cela est tout à fait normal, donc à choisir un système de pensée capable de nous rassurer.

Il faut abandonner les repères rassurants. La Shoah ést un sujet qui ne rassure pas et qui demande, au contraire, de suivre des raisonnements différents:

-la Shoah n’est pas la suite des progroms du XIXe siècle;

-la Shoah n’est pas seulement la suite des persécutions du Moyen Age;

-la Shoah n’est pas exactement la même chose que le génocide des Arméniens. Cela ne veut pas dire que la Shoah mérite plus d’attention que les autres génocides qui sont tous des crimes contre l’humanité. Simplement, la Shoah, historiquement parlant, est un événement d’une autre nature.

Je vais prendre quelques exemples concrets, quand je dis qu’il faut accepter de laisser de côté un certain nombre de grilles d’analyses rassurantes. Nous avons tendance à penser devant l'’immensité de la tragédie que les juifs auraient pu s’y prendre autrement pour échapper au piège, qu’ils auraient pu faire quelque chose, bref que le bilan aurait été moindre s’ils avaient agi différemment.

Hannah Arendt avait évoqué la question des Conseils Juifs. Elle disait que si les juifs n’avaient pas été aussi bien organisés pour prendre en main leur propre destruction, le bilain aurait été moindre.

C’est très hasardeux comme hypothèse et ce n’est pas du tout historien. D’abord un historien ne raisonne pas en disant “et si…”

De plus cette hypothèse semble ignorer complètement qu’à partir d’octobre 1941 toutes les portes de l’Europe sont verouillées pour les juifs qui ne peuvent plus émigrer.

Plus aucun juif, même détenteur d’un visa pour les Etats Unis ou d’un autre pays, ne peut plus quitter le vieux continent.

Il ne faut pas soutenir une autre idée complètement fausse, celle de la passivité totale des victimes, des juifs comme des moutons amenés à l’abattoir.

Cette expression qui compare les victimes à des moutons est tirée de la Bible. En outre elle fut employée par les juifs eux mêmes et précisement par le chef de la résistance dans le ghetto de Vilna, Abba Kovner.

On a repris cette vieille formule pour parler de la passivité.

Il faut rappeler que 2,5 millions de prisonniers de guerre soviétiques ont été assassinés par l’Allemagne nazie, en particulier par la Wehrmacht. Ces soviétiques ont été tués ou emprisonnés dans des conditions inhumaines, on les a laissés “crever comme des chiens”, (il y a beaucoup de témoignages de prisonniers de guerre français qui les ont côtoyés dans les camps et qui ont assisté à leur calvaire). C’est sur 500 de ces prisonniers, d’ailleurs, que les nazis testent le gazage à Auschwitz.

Or, ces soviétiques étaient presque tous jeunes, entre 20 et 25 ans, en bonne condition physique, ils avaient d’autres moyens de défense que de pauvres vieux, des femmes et des enfants. Pourtant, ils ont été tués avec la même prétendue passivité que les juifs.

Ce qu’on oublie également quand on porte des jugements de valeur sur la passivité des victimes c’est la rapidité du passage à l’acte.

C’est central à faire passer auprès des élèves, la moitié des victimes sont tuées en une seule année. Si vous prenez le cas français des 76.000 déportés juifs de France, ils ont été déportés en 2 ans et demi, (mars 1942- août 1944). La moitié d’entre eux ont été déportés en un an (mars 1942-mars 1943). Tout va très très vite, tout est simultané.

Quand on parle de passivité, nous devons expliquer à nos élèves que les grandes déportations des juifs de l’Est sont précédées par 20 mois d’enfermement terrible dans les ghettos. Il faut évoquer les conditions de vie dans les ghettos. La population est terrorisée, affamée, malade, affaiblie (800 calories en moyenne par jour) et détruite psychologiquement. Comment se défendre dans ces conditions? Les familles étaient emprisonnées toutes ensemble, les vieux avec les enfants, comment quitter son père, sa mère, abandonner les grands-parents et fuir?

Dans le ghetto de Varsovie, entre novembre 1940 et juillet 1942, date de la

déportation vers Treblinka, entre 80.000 et 100.000 juifs sont morts de maladie, de typhus et surtout de faim, avant  même d’être déportés dans un camp.

La population que les nazis déporte pour l’assassiner est déjà un population détruite psychiquement. Elle ne possède plus le lien social minimum qui permet de se sentir proche de son voisin et de former avec lui une chaîne de solidarité.

Le bouleversement provoqué par la Shoah est tel qu’il a donné lieu à une théologie sans fin. De 1945 jusqu’à nos jours, dans le monde chrétien comme dans le monde juif, on n’en finit pas de disserter sur l’absence de Dieu, l’éclipse de Dieu, la parenthèse de Dieu, le regard de Dieu, le sens théologique que pourrait avoir cette effrayante catastrophe. Il est par exemple intéressant de savoir comment le milieu ultra orthodoxe d’Israël interprète la Shoah et s’il participe à Yom Ha Shoah, le jour de la commémoration du génocide, à chaque printemps.

Il y a une difficulté dans le fait de penser la Shoah. Plusieurs historiens, philosophes, se sont confrontés à ce dilemme.

Rechute dans la barbarie, dans la sauvagerie? (Norbert Elias), pour lui c’est un recul de civilisation.

Expression d’une barbarie qui s’inscrit dans le principe même de la civilisation (Theodor Adorno).

Après la guerre, en 1946, Jean Paul Sartre, l’un des grands penseurs du XXe siècle, publie Réflexion sur la question juive, un grand succès de public et pourtant ce texte prouve qu’il ne comprenait rien à l’antisémitisme,. à la condition juive, à la Shoah.

C’est un homme dont la réflexion sur l’antisemitisme s’est arrêtée à l’affaire Dreyfus.

Sartre n’a rien compris de la radicalité du nazisme, du racisme biologique.

Quelle que soit l’estime que l’on peut porter à Sartre, le plus grand philosophe français de son siècle, on est obligé d’admettre que sa compréhension de la Shoah a été limitée.

Il y a un véritable échec des intellectuels à penser le nouveau.

Ceci est vrai non seulement pour la Shoah, mais par exemple pour le fascisme. Pendant longtemps, chez beaucoup d’historiens, le fascisme a été réduit à ses aspects réactionnaires. On n’a pas voulu voir qu’il y avait, au contraire, des aspects modernes, que c’était en fait une version réactionnaire de la modernité, enracinée dans la société technicienne, industrielle, urbaine, autrement dit que c’était un autre visage de la modernité et non pas une nostalgie réactionnaire.

Le nazisme aussi a été quelque chose de nouveau même s’il a repris beaucoup d’éléments anciens de la pensée allemande volkisch.

Comme le nazisme et la Shoah sont essentiellement des éléments nouveaux dans l’histoire, ils déroutent profondément.

On a longtemps pensé la violence en termes de massacres, on n’a pas vu que le génocide n’était pas un massacre à l’ancienne, car il a une dimension industrielle – et pas seulement, la Shoah par balles dont le Mémorial a organisé une exposition, ce n’est pas un massacre industriel, par contre Auschwitz, Treblinka ce sont des génocides industriels – mais en même temps la Shoah est un génocide bureaucratique. Sans l’enorme appareil bureaucratique que Raul Hilberg a parfaitement démontré dans La destruction des juifs d’Europe, il n’y aurait pas eu une telle efficacité dans le meurtre.

On a longtemps vu le nazisme comme une sorte de romantisme mystique, c’est vrai que c’est ça aussi, c’est bien un romantisme mystique qui emprunte à la pensée volkisch, à la pensée allemande la plus réactionnaire, mais le nazisme n’est pas que cela, car il y a un autre aspect très important qu’on pourrait appeler le bio-pouvoir.

Le nazisme est ce mélange des contraires dont Philippe Burrin a dit que ça ressort d’un racisme apocalyptique. La définition même de racisme apocalyptique pose un problème, car ce sont deux oxymores, deux termes qui s’annulent: le racisme= science qui prétend que l’humanité est divisée en races, pensée qui s’inscrit dans le XIXe siècle, tandis que l’autre terme, apocalyptique, s’inscrit dans une pensée millénariste, très ancienne, qui remonte au minimum au Moyen Age, au XIIe siècle.

Quand on s’acharne à penser dans les termes de 1910, de la Grande Guerre, des Lumières, de la croyance dans le progrès, on ne peut pas concevoir la possibilité du génocide des juifs.

Le génocide des Arméniens, d’ailleurs, a eu lieu en 1915 à la suite d’une très longue croyance en la pensée scientifique, du progrès. Ce génocide est sans aucun doute lié historiquement à la Shoah.

Bensoussan partage l’avis d’Adorno: la Shoah est tout sauf une chute, une régression, un saut dans la barbarie.

Une question nous hante, et elle n’est pas du tout naïve: comment un pays de si haute culture comme l’Allemagne (mais aussi l’Autriche) a pu concevoir et mettre au point un crime d’Etat comme la Shoah? Le génocide des juifs a eu lieu dans d’autres pays comme l’Ukraine, la Roumanie, mais son centre en a été l’Allemagne.

C’est une question de fond qui est souvent posée par les élèves et à laquelle nous devons nous efforcer de répondre. Néanmoins cette question en cache une autre: est-ce que la culture peut être un antidote à la barbarie?

La culture ne protége pas du crime. Elle n’est garante d’aucune conduite éthique. La culture et la pensée sont deux choses radicalement différentes, qui ne vont pas toujours ensemble, mais que nous avons tendance à confondre.

Le processus de pensée c’est la possibilité de se mettre à distance et de se penser soi- même, la culture n’a rien à voir avec cela. Ce n’est pas la culture qui civilise, c’est la capacité de juger (G.Bensoussan, Auschwitz en héritage? nouvelle édition).

Ceci explique le comportement des architectes nazis de l’extermination, ce sont des hauts fonctionnaires, des esprits brillants, des intellectuels, pas toujours des nazis fanatiques. Ces hommes sont de très haute culture et pourtant ces hommes au sens classique du terme, ne pensent pas.

Quand on parle de la culture allemande, il ne faut pas oublier l’Autriche. Il faut mettre l’accent, par exemple, sur le fait qu’un tiers des tueurs de la Shoah étaient des Autrichiens. Les principaux artisans de la Shoah sur le terrain, Franz Stangl, commandant de Treblinka, Odilo Globocnick, l’homme de l’Aktion Rheinhart, Eichmann, sans oublier Adolf Hitler, étaient tous Autrichiens.

Dans cette culture allemande et autrichienne y a-t-il eu un chemin particulier (un Sonderweg), une déviance, qui a nourri la pensée qui a permis le génocide? Aujourd’hui, cette question est mal posée, c’est une question simpliste qui était très diffusée tout de suite après la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Pourquoi ce pays et pas un autre a basculé dans le crime du génocide? Est-ce que dans son histoire il y a eu quelque chose de spécifique (son histoire du XIXe siècle, d’avant le nazisme), qui pourrait expliquer la Shoah? Pourquoi la France, qui avait aussi au XIXe siècle une tradition antisémite et dans les années trente des idées raciales sur l’eugénisme, les aliénés et les malades mentaux, les soi-disant bouches inutiles,  n’a pas suivi le même chemin?

Une autre erreur est d’amalgamer le sort de toutes les victimes de la barbarie de la Seconde Guerre mondiale: les juifs, les déportés politiques, les homosexuels, les tziganes.

Ce n’est pas le même destin pour toutes ces victimes. Il n’y a jamais eu de déportation de masse de tous les homosexuels. Si l’on compare le destin des juifs et des deportés politiques, le chiffre de retour, des survivants nous explique que ce n’est pas la même chose. Pour les juifs déportés, seulement le 2,5% reviennent vivants, tandis que pour les politiques le pourcentage est de 60%.

La Shoah est d’abord un événement d’histoire et non pas un événement métaphysique. Devant la Shoah nous ne devons pas rester muets parce que l’horreur est grande. Nous pouvons être frappés de sidération, pourtant la sidération n’est pas bonne conseillère surtout pour des enseignants qui doivent faire passer à leurs élèves un maximum de messages verbaux pour essayer de faire comprendre ce que cette catastrophe a été et permettre à eux qui seront des futurs adultes, des futurs citoyens, de se poser des questions politiques.

Des questions qui devront les hanter, rester dans leur cerveau très longtemps.

Il faut se défaire d’une vision moralisante et compassioniste de l’histoire, se défaire d’une vision larmoyante de la Shoah. Ce n’est pas la peine d’en rajouter, l’affaire est déjà tragique en elle-même. Nous pouvons essayer de l’expliquer froidement.

Un enseignant doit savoir poser à ses élèves des questions déplaisantes, des questions qui fâchent, pas des questions toujours politiquement correctes.

Par exemple, la question sur l’Allemagne, sur sa culture qui pourtant a basculé dans le génocide. Aujourd’hui ce n’est pas une question politiquement correcte, car tout le monde s’efforce de souligner l’amitié avec l’Allemagne.

Il faut revenir encore à la question du Sonderweg, théorie déjà discutée par les Allemands eux mêmes.

Avant 1914, l’Allemagne était la première puissance industrielle en Europe et la deuxième au monde. Après en 1939, c’est probablement la 2ème ou 3ème puissance au monde.

Avant 1914, ce pays multiplie les Prix Nobel en chimie, en physique, en médecine, il y a beaucoup d’intellectuels modernes, d’écrivains. Malgré cela, l’Allemagne a une pensée politique archaïque, c’est un pays qui a raté la révolution des Lumières.

Cela ne veut pas dire que les Lumières sont étrangères à l’Allemagne, bien au contraire. Les Lumières sont en partie un mouvement qui se développe en Allemagne et pas seulement en France (Kant, Goethe).

Malheureusement la tradition de Lumières allemandes a échoué. les anti-Lumières l’ont emporté.

Un historien anglais a défini cette situation, la modernité réactionnaire. La modernité, c’est l’adhésion à la technique, à l’industrie, la réaction c’est le refus des Lumières.

Voilà comment dans une même société nous pouvons avoir l’exaltation du modernisme, de la technique, et en même temps la récusation de la modernité intellectuelle, un mélange particulièrement dangereux.

La République de Weimar qui naît en 1919 et qui s’effondre en 1932-33, ne se fonde pas sur des vrais républicains. C’est une démocratie sans véritable esprit démocrate.

En 1932-33 il n’y a pas beaucoup de monde pour défendre la République.

Lorsque la guerre se termine le 9 novembre 1918, l’Allemagne qui a tenu tête plusieurs armées n’est pas vaincue complètement, son armée ne récule pas. L’Allemagne signe un armistice en terre française. C’est un phénomène inouï: un pays qui reconnaît sa défaite en terre ennemie.

Il y a donc en Allemagne un sentiment de défaite imméritée, de trahison, d’un coup de poignard dans le dos, une légende qui ne cesse de hanter l’Allemagne. Elle favorise la propagande du nazisme et même le culte du Führer après 1933. On s’aperçoit –Ian Kershaw l’a bien prouvé dans son livre Le mythe d’Hitler – que le parti nazi en 1935 n’est pas populaire en Allemagne, que la politique économique du Reich est franchement impopulaire auprès des ouvriers et des classes populaires, mais, malgré tout, pour tout ce qui touche à la  défaite de la Grande guerre, Hitler est le Führer pour l’ensemble de la société allemande, y compris pour les opposants, les communistes et les socialistes.

Dans l’histoire du nazisme la date du 9 novembre est importante, elle revient de façon régulière:

9 novembre 1918, défaite

9 novembre 1923, Putsch de Munich,

9 novembre 1938, Nuit de Cristal (Pogromnacht)

9 novembre 1941, probablement glissement vers le génocide

Hitler dit dans un discours à la radio: “jamais un 9 novembre ne se répétera dans l’histoire allemande”.

Encore à propos du lien entre la défaite de la Grande guerre et du nazisme: la guerre menée par l’Allemagne sur le front oriental entre 1914-18 annonce l’horreur qui se passe contre les Slaves et contre les Juifs entre 1939 et 1945.

Le front oriental a été le laboratoire de l’horreur allemande de la Seconde Guerre mondiale. En 1914, l’Allemagne jette un regard colonial sur les peuples slaves. Les Slaves, les Russes, les Ukrainiens, les Juifs de l’Est, les Bielorusses, sont considérés exactement de la même façon que la France a considéré l’Afrique.

Une autre question que nous sommes obligés d’aborder en classe est la question de l’antisémitisme. L’erreur serait de ramener le génocide à l’antisémitisme, car des nations très antisémites en Europe il y en a eu d’autres que l’Allemagne.

En 1914, on considérait la Roumanie comme le pays le plus antisémite, puis la Russie et la France. L’Allemagne ne venait pas à la première place.

Il faut interroger l’antisémitisme comme une passion européenne et pas seulement comme une passion allemande, une passion de nature paranoïaque. Cela est difficile à expliquer à des élèves.

On ne peut pas réduire l’histoire de l’antisémitisme à l’histoire des persécutions. Raconter aux élèves que les juifs ont été persecutés ici, brûlés là, expulsés ailleurs ne fait avancer la réflexion. Il ne faut pas enseigner la Shoah comme une longue histoire de discriminations et de persécutions.

Il faut montrer que l’antisémitisme était un code culturel en Europe, un code d’intégration sociale. L’antisémisme est une idéologie, la logique d’une idée. Prenez une idée, poussez-là aux extrêmes conséquences, vous devenez prisonnier de cette idée. L’antisémitisme est un système de croyances.

C’est la croyance en un complot juif.

C’est une croyance enracinée dans l’histoire de l’Europe, l’antisémitisme va et vient. Il y a des moments de calme et des moments de violence, mais il est toujours là, même s’il prend des formes différentes: religieux, social, économique, nationaliste, puis au XIXeme siècle racial.

Quand l’assimilation est vue par les juifs comme la solution au problème (que pose leur existence dans une société où ils sont minoritaires), c’est la même assimilation qu’est vue par les antisémites comme un problème. Comment s’en sortir alors ?

Pour les antisémites du XIXe siècle, malgré l’héritage des Lumières, malgré l’émancipation des droits, les juifs ne sont pas des citoyens comme les autres. L’assimilation n’est pas une solution pour la question juive.

L’antisémitisme n’est pas une donnée éternelle, c’est une donnée qui ressurgit à intervalles irréguliers et à des moments où on ne s’y attend pas. On n’en a pas fini avec cela.

Beaucoup d’intellectuels européens ont sous-estimé l’antisémitisme nazi. Ils ne l’ont pas vu venir, ils ont vu dans l’antisémitisme d’avant 1939 une sorte de propagande, quelque chose qu’on utilisait pour détourner les masses des vrais problèmes de la société, pour focaliser les problèmes sur un bouc-émissaire. Cette théorie est vraie en partie, mais elle est simpliste pour expliquer ce qui s’est passé.

Georges Bensoussan parle de la “passion antisémite” en Europe. L’antisémitisme nazi n’a pas été un prétexte, mais une vision du monde, ce n’était pas l’un des éléments de l’idéologie nazie, c’était le coeur même de cette idéologie.

         On ne peut plus parler aujourd’hui d’occultation de la Shoah. En France, l’enseignement de la Shoah est nettement mieux fait que dans beaucoup d’autres pays d’Europe. On pouvait parler d’occultation il y a 30 ou même 20 ans, aujourd’hui ce n’est plus le cas. Il n’y a pas de déni de la Shoah et on parle de la Shoah. On en parle beaucoup. Selon certains, on en parle trop.

Le fait qu’on en parle beaucoup, n’est pas forcément le gage d’une connaissance efficace, d’une connaissance problématisée, d’une connaissance qui aide à comprendre le monde d’hier, bien sûr, mais le monde d’aujourd’hui aussi.

Il y a des effets pervers dans le fait que la Shoah s’est imposée comme norme, comme référence quasi permanente aujourd’hui dans une bonne partie de l’opinion occidentale. Nous avons tendance à projeter Auschwitz sur l’actualité, à voir constamment la Shoah dans un grand nombre d’événements contemporains. Nous avons tendance également à projeter Auschwitz sur le passé, dans les deux cas Auschwitz ne permet pas de comprendre ni le présent, ni le passé.

Si nous projetons constamment Auschwitz sur l’actualité, nous sommes obligés de conclure que, dans la grande majorité des cas, ce n’est pas un autre Auschwitz. Sarajevo, en 1993, n’était pas le ghetto de Varsovie. Ça ne veut pas dire pour autant que c’était supportable, acceptable; mais ce n’était pas la même chose. Lorsque nous nous rendons compte que ce qui se passe n’est pas “comme à Auschwitz”, cette considération fait en sorte que l’actualité, le présent, nous semble moins grave, donc acceptable.

Un autre problème est que le fait de projeter Auschwitz sur le passé fait en sorte que tout ce qui s’est passé avant la Shoah paraît secondaire. C’est le cas, par exemple, des vagues des pogroms en Russie qui ont déclenché dans les communautés juives la solution nationale, c’est-à-dire le projet du sionisme comme dernière solution pour fuir et survivre ailleurs. Nous avons tendance à sous-estimer le choc moral qu’ont été les pogroms, surtout celui de Kišinev (avril 1903) qui a marqué un tournant dans l’histoire des juifs. Nous sous-estimons ces événements d’une violence extrême, car, en comparaison avec la Shoah, ils n’ont fait que peu de morts(49 à Kišinev).

Il y a des traumatismes dans l’histoire des juifs qui ont été complètement oubliés, comme l’expulsion des Juifs d’Espagne à la fin du XVè siècle (1492). Cet événement a été le traumatisme les plus important dans toute l’histoire des juifs avant Auschwitz. Très longtemps, pour beaucoup de familles juives, le mot Sefarad, Espagne, fut un mot interdit.

La Shoah aurait pu ne pas avoir lieu. Les racines de la Shoah ne se laissent pas enfermer dans une causalité linéaire.

Quel fut le terreau du désastre, le milieu culturel qui a nourri le projet de mettre en place la Shoah? Qu’est-ce qui a favorisé le passage à l’acte?

Bensoussan insiste sur la période des anti-Lumières (fin du XIXe siècle) où se mêlent darwinisme social et darwinisme racial. La pensée eugéniste a triomphé dans une grande partie du monde occidental, bien avant l’époque d’Hitler.Il s’agit d’un courant très puissant en Europe, en particulier en Allemagne, mais aussi en Suède, en France. Ce courant est marqué d’un refus de la démocratie et de la modernité. Ce terreau culturel des anti-Lumières, après 1945 et la découverte des crimes nazis, a sombré dans l’oubli, la mémoire collective l’a effacé. Il paraissait plus simple d’expliquer le génocide comme un accident dans l’histoire, un basculement dans l’horreur, un dérapage dans la barbarie.

Nous préférons nous penser comme les héritiers des Lumières, de la Révolution, des droits de l’homme.

Dans les années après la guerre, on a parlé de l’antisémitisme nazi. On a souvent mis l’accent sur le fait que les nazis étaient des païens, qui avaient abjuré la religion catholique ou protestante, mais cela n’est vrai que pour environ 20% des Allemands nazis. 80% des nazis étaient restés fidèles à la religion de leur naissance.

Les chefs nazis, Allemands et Autrichiens, étaient nourris de catéchisme. Ils avaient appris la leçon de l’antijudaïsme, le juif comme image du Diable, l’idée des juifs qui ont assassiné Jésus, le mépris des juifs. (Jules Isaac, Genèse de l’antisémitisme).

L’Europe d’après guerre a eu besoin de tourner la page et la mémoire est aussi une machine à oublier (l’homme a besoin d’oublier l’horreur, autrement il devient fou,il se forge une nouvelle mémoire). L’amnésie fait partie du fonctionnement des sociétés et l’effort des professeurs d’histoire est de rendre visible le cheminement, permettre de faire comprendre aux élèves, aux jeunes générations, ce qui a rendu possible un événement.

Il n’y a pas de causes qui ont provoqué la Shoah. Il y a certainement un terreau culturel à découvrir, à rendre visible pour nos élèves, une gestation intellectuelle.

C’est cette gestation intellectuelle qui nous permet de comprendre par exemple l’assassinat des malades mentaux, des aliénés, des incurables.

Sur le programme nommé par les nazis “T4”, mis en place en Allemagne et en Autriche de 1939 à 1941, il y a récemment de nouvelles recherches selon lesquelles 250.000 personnes auraient été tuées(par ex. Yves Ternon, jusqu’à il y a une dizaine d’année ce chiffre était fixé par les historiens à 80.000). Parmi ces victimes, un bon nombre aurait été tué dans les centres de mise à mort en Pologne.

Est-ce qu’on peut comprendre ce fameux “programme T4” sans jeter la lumière sur un contexte d’eugénisme négatif du XXe siècle, sur l’hygiène raciale, sur ce darwinisme racial d’ordre vulgaire qui s’est diffusé en Europe entre la fin du XIX et le début du XXè siècle? Ce courant de pensée a imprégné les cerveaux et les consciences des scientifiques, des médecins allemands, mais aussi suisses, français, suédois.

En Allemagne, dans les années 20, dans les milieux de la psychiatrie et de la médecine, on employait couramment l’expression Ballastexistenzen, “des existences fardeau”, pour désigner la vie des aliénés. En 1920, deux Allemands publient un texte clé, Mettre fin aux vies indignes d’être vécues, dans lequel ils préconisent l’euthanasie pour ce qu’ils appellent “des enveloppes humaines vides”. Ce texte est passionnant dans le sens qu’il jette une lumière sur cette gestation intellectuelle.

Le “programme nazi T4” s’édifie dans ce cadre culturel et scientifique. Le corps humain doit être jeune, fort, utile, productif pour la société, le crime commis est mené au nom d’une vision biologique du monde.

Si on refuse l’histoire culturelle de la Shoah en disant qu’on ne peut pas l’expliquer, on prend le risque de faire de la catastrophe génocidaire, y compris du “programme T4”, une sorte d’accident métaphysique de l’histoire, un dérapage de l’humanité, une parenthèse qu’on ne peut expliquer rationnellement.

La Shoah est avant tout, et malgré la dimension de l’horreur et du drame, un fait d’histoire, qui appartient d’abord aux historiens, même s’il est clair que la Shoah n’appartient pas qu’aux historiens. Il faut s’efforcer de l’analyser comme on analyse la Révolution française.

Certes, la Shoah reste un événement sans précédent dans l’histoire (théorie de Yehuda Bauer que Bensoussan préfère à celle d’autres historiens qui parlent de la singularité de la Shoah, car tout événement par définition est unique), toutefois il ne faut pas penser qu’il s’agit d’un événement sans racines et pour cela il faut expliquer à nos élèves ce que la plupart des manuels scolaires ne disent pas: les anti-Lumières, le racisme, l’anti-modernité, l’eugénisme.

D’ailleurs l’eugénisme des années 1880-1945 a été peu étudié par les premiers historiens de la Shoah(ex Raul Hilberg).

La Shoah demeure le résultat d’un long antijudaïsme en Europe, le résultat de l’enseignement du mépris, de la diabolisation du juif, mais cela ne suffit pas à expliquer ce qui s’est passé, il y a d’autres courants qui participent et en particulier une certaine conception biopolitique qui fait des hommes non plus un peuple, mais une population que l’on gère comme un stock et que l’on contrôle au nom du bien public.

Le génocide des juifs est avant tout une extermination biologique, un crime commis au nom d’une logique nouvelle qui se met en place au XXe siècle.

Dans l’histoire de la Shoah, il y a la convergence de deux courants, l’antijudaïsme et la primauté du biologique dans la conception de l’existence. Ces deux courants sont en partie nourris d’irrationnel.

En tant qu’enseignants, nous avons tendance à négliger la part de l’irrationnel de l’histoire, pourtant l’irrationnel est très important dans l’histoire du nazisme et de la Shoah(par exemple la diabolisation des juifs, la chasse aux sorcières…).

Nous baignons dans une époque compassionnaire et dans une époque victimaire.

La véritable spécifité de la Shoah ce sont les motivations des assassins, leur obsession idéologique antijuive. Ce qui est unique ce n’est pas seulement la technique, la chambre à gaz qui abolit la responsabilité individuelle du meurtre, même si la Shoah est un génocide industriel. Pourtant nous savons aujourd’hui qu’une grande partie de la Shoah a eu lieu par des tueries de masse par balles. Ce n’est pas non plus la déportation, mais c’est plutôt le délire idéologique des assassins, un délire purificateur, rédempteur. C’est le racisme apocalyptique, millénariste dont parle Philippe Burrin.

L’économie, la technique, la bureaucratie ne sont que les moyens d’une politique mise en place au service d’une idéologie. Ce ne sont pas des raisons “pratiques” qui poussent l’Allemagne au génocide des juifs, l’obsession raciale et antisémite est bien plus forte que n’importe quel calcul économique. (tiré de Georges Bensoussan, avant propos de Les architectes de l’extermination. Götz Aly, Susanne Heim).

Lorsqu’en classe, nos élèves nous demandent de comparer la Shoah à l’esclavage des noirs, à l’Armenie, aux goulags, à la décolonisation, etc., il faut accepter la comparaison, en insistant sur le fait qu’ils sont tous des événements historiques dramatiques, mais de nature différente. Il ne s’agit pas de doser l’horreur et de doser la compassion que chaque événement mérite, mais simplement de dire en quoi chaque événement est différent de l’autre. A force de faire de l’amalgame on ne comprend plus rien ni à la Shoah ni à la guerre d’Algérie.

Au Mémorial, il arrive souvent de recevoir des groupes de juifs et cette idée de comparer la Shoah à d’autres événements tragiques de l’histoire n’est pas toujours acceptée.

Un autre aspect spécifique de la Shoah et qui la rend différente du génocide des Arméniens dans l’Empire ottoman ou des Tutsi du Rwanda, c’est qu’il n’y a pas d’aire géographique du génocide. La Shoah appartient à l’Europe car les juifs ne disposaient pas d’un territoire national et car les nazis étaient en Europe.

Si l’Allemagne en avait eu la possibilité, il est fort probable que les juifs de tous les autres pays auraient fait partie du plan génocidaire. D’ailleurs, en Tunisie, les nazis avaient commencé à chercher les juifs et ils ont réussi à en déporter quelques uns par avion à Auschwitz. D’autre part, même les îles normandes d’Angleterre ont été touchées par la déportation.

         Comparer la Shoah est une démarche historique normale et légitime en soi. Toutefois si nous comparons deux événements radicalement différents, nous prenons un grand risque, celui de la confusion totale. La comparaison ne peut pas s’appuyer sur l’ignorance historique des faits.

Lorsque l’on compare la colonisation en Afrique avec la Shoah, on voit qu’il n’y a jamais eu de génocide dans la colonisation, sauf dans un cas: le génocide des Hereros en Namibie. Le génocide n’est pas un crime de la même nature qu’un massacre. Il faut un ordre du pouvoir établi d’extérminer toute la population, une volonté d’éradiquer une portion de l’humanité qu’on a décrétée en trop sur la terre.

Les historiens ne peuvent pas nier que, dans la colonisation, il y a eu des massacres terribles, un cas terrible, par exemple, a été le massacre des Indiens de l’Amérique du Sud (Bensoussan le définit ethnocide, comme d’ailleurs Joel Kotek) .

D’autres historiens défendent l’idée que la Shoah s’inscrit dans ce que les nazis appelaient “le plan général pour l’Est” (Götz Aly et Susanne Heim, Les architectes de l’extermination, Calmann-Lévy), mis en place à partir de fin 1941. C’est un plan qui vise à soumettre les peuples de l’Est, les Slaves en particulier et à faire mourir de faim un certain nombre de “bouches inutiles”, pour germaniser ces terres orientales et faire place nette  aux Allemands aryens.

Cette thèse a le mérite de faire l’effort de mieux comprendre ce que la guerre à l’Est a été, avec son tragique bilan de morts, car il y a certes eu des massacres énormes de Polonais (on estime environ 3 millions de Polonais non juifs tués), d'Ukrainiens, mais il n’y a pas eu de génocide de ces peuples. D’autre part, cette thèse insiste trop sur la question démographique et ne voit pas la specificité du génocide des juifs. Bensoussan met l’accent sur le fait que déporter et assassiner les juifs de l’Ouest (de Hollande, de Belgique, de France) n’avait aucun rapport avec cette politique de germanisation de l’Est.

Y avait-t-il besoin d’aller chercher les 44 enfants d’Izieu pour les envoyer dans les chambres à gaz de Birkenau pour réaliser ce plan?

La Shoah n’a pas suivi, d’après Bensoussan, une logique démographique ni économique.

Dire que les juifs ne sont pas les seuls à avoir souffert pendant la guerre est vrai. Ne pas oublier les autres massacres et les autres victimes du nazisme est un devoir d’histoire, toutefois il faut mettre en garde nos élèves de ne pas tout confondre.

On ne peut pas parler de génocide, d’extermination pour les déportés politiques(60% des déportés politiques français ont survécu, par contre seulement 3% des déportés juifs sont revenus vivants d’Auschwitz et des camps). Un génocide implique l’assassinat systematique de tout un peuple, y compris des enfants.

Les enfants juifs (de moins de 15 ans) représentent ¼ des victimes, plus de 1,5 million d’enfants ont été assassinés, toute une jeunesse détruite. On ne trouve pas cet effectif pour les Polonais, les Russes ou les autres peuples persécutés par les nazis. La plupart des autres victimes non juives sont des adultes, même s’il y a eu beaucoup d’enfants parmi les victimes de guerre.

Pour l’Allemagne nazie, aller chercher avec des camions les 44 enfants juifs cachés à Izieu, en avril 1944, lorsque la guerre est déjà perdue, ne signifie rien d’autre qu’essayer jusqu’à la fin de réaliser ce projet de génocide, cette volonté idéologique d’en finir avec tous les juifs sur terre. Ces enfants ne pouvaient pas être des ennemis du Reich, ils ne pouvaient pas gêner le plan général de l’Est. Leur mort n’avait aucune utilité pratique pour contribuer au remodelage de l’Europe orientale.

La logique c’est la mort prioritaire des enfants, parce qu’ils sont, aux yeux des nazis, le germe de l’incarnation du mal, du judaïsme à exterminer.

Hiroshima et Nakasaki, sont des crimes de guerre horribles, d’une barbarie affreuse, qui n’est certes pas inférieure à la Shoah, mais là encore il s’agit d’événements de nature autre. Les Américains n’avaient pas pour but de tuer tous les Asiatiques, mais de mettre fin à la guerre le plus vite possible. Il n’y a pas de volonté génocidaire. Auschwitz était une fin en soi, alors que que Hiroshima et Nakasaki ont été le moyen, d’une logique terrible de guerre. Il n’y a pas de causes à la Shoah. Rechercher des causes pour expliquer la nécessité du génocide signifie construire une logique a posteriori qui rend la Shoah un événement inéluctable.

Une autre comparaison souvent évoquée est celle avec la grande famine en Ukraine.

En 1933, Staline déclenche une terrible famine, un plan criminel dont le but est de vaincre la résistance des paysans ukrainiens (l’Ukraine est le “grenier de blé” de l’Urss) à la collectivisation de l’agriculture et des terres. Ce plan provoque la mort de millions des Ukrainiens. Là aussi, il y a des enfants qui meurent et ils meurent de faim avec leurs parents. Ce sont des victimes innocentes qui méritent toute notre compassion.

La famine provoquée par Staline est un crime contre l’humanité, un massacre énorme, mais ici aussi la nature du crime est différente. C’est la barbarie de la politique, la famine est un moyen. Mais Staline n’a pas pour but de tuer tous les Ukrainiens, ce n’est pas un génocide comme la Shoah.

La Shoah a été un crime sans précédent dans l’histoire, la preuve en est que les hommes ne savaient même pas comment le définir. Churchill déclare à la BBC en août 1941, lorsque les massacres à l’Est venaient de commencer: nous sommes en présence d’un crime qui n’a pas de nom.

Aujourd’hui en Pologne, par ex., de toute la culture et présence juives, il ne reste quasiment rien, tout a été détruit par la Shoah, même chose à Salonique, en Grèce.

         A Auschwitz, les personnes qui arrivaient par les trains et qui étaient assassinées en très peu de temps, étaient traitées comme des ordures, selon un processus industriel. Le gaz Zyklon B est apporté par des camionettes de la Croix Rouge. Il ne s’agit pas là de cynisme. Pour l’Allemagne nazie, l’assassinat des juifs est un procédé médical (juifs= bacilles, virus, poux…).

Le destin de la personne, homme, femme ou enfant, a été réduit à un objet. Dans la Shoah, la victime est réduite à un objet biologique (la nature humaine est malleable, on peut modifier, gérer l’humanité).

La Shoah n’est pas une histoire comme les autres. C’est d’abord une histoire qui nous concerne et qui nous questionne tous. Ce qui est mort à Auschwitz, ce n’est pas seulement le peuple juif, mais c’est surtout la notion d’humanité.

Questions du public

1)Vous pouvez revenir sur la question des Tsiganes? S’agit-il d’un génocide?

Ils n’ont pas eu le même destin que les juifs. Seuls les Tsiganes nomades ont été déportés, pas les sédentaires, en règle générale. Dans les pays occupés de l’Europe, les nazis ne se sont pas intéressés à la déportation des Tsiganes – il faut savoir que dans certains pays comme la France, par exemple, lorsque les Allemands arrivent, les Tsiganes sont déjà internés. Il aurait été facile de les déporter à l’Est. Pourtant il n’y a pas eu de Tsiganes déportés de France.

C’étaient les juifs les ennemis des aryens. Ils sont l’incarnation du mal, d’un sang qui ne doit plus couler. Tandis que pour les Tsiganes, les nazis prétendent que leur problème est le nomadisme. Il faut surtout empêcher que leur sang se mélange au sang des aryens. Toutefois, s’ils s’intégraient, ils ne poseraient plus de problèmes à l’Allemagne.

Certains prétendent que la destruction des juifs était prioritaire et que si les Allemands avaient gagné la guerre, ils se seraient occupé des tuer aussi tous les Tsiganes, mais on ne fait pas l’histoire avec des hypothèses. Sur plusieurs millions de Tsiganes dans l’Europe des années 1939-1945, on estime qu’entre 130.000 et 170.000 auraient été assassinés, il s’agit alors d’un massacre à grande échelle, non d’un génocide planifié visant à faire disparaître les Tsiganes de la terre.

2)Sur le plan Madagascar?

La Pologne avait évoqué le projet de se débarasser de ses juifs en 1937.Adolf Eichmann étudie à nouveau ce plan.

Le projet de déporter 4 millions de juifs vers cette île française pour les faire mourir de faim, de maladie, de travail forcé, échoue car en 1940 l’Allemagne décide d’attaquer l’Angleterre, donc elle a besoin de sa flotte. Des difficultés d’ordre logistique font que le plan est abandonné en février 1942.

3)Intentionnalisme et fonctionnalisme.

Intentionnalisme, le rôle central et décisif d’Hitler dans la planification du génocide, idée déjà présente dans Mein Kampf.

Fonctionnalisme, radicalisation du processus, l’Allemagne d’Hitler est certes déjà profondément antisémite mais la décision de tuer tous les juifs se précise au cours des événements, surtout après la guerre contre l’Union Soviétique.

Bensoussan partage l’opinion de beaucoup d’historiens contemporains, selon lesquels la vérité est à moitié chemin, les deux théories sont en partie vraies. Néanmoins, la guerre à l’Est a vraiment été le fil conducteur de la Shoah, le déclenchement d’une violence barbare et extrême (en 2, 3 mois l’Allemagne perd les deux-tiers de ses forces), même s’il y a déjà des éléments génocidaires avant 1939-40 (les ghettos, par ex, où les juifs sont enfermés et y meurent de faim, de maladie).